(4) à L’Évangile selon saint Luc.
Le mérite particulier du troisième Évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre d’une façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 13. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus ce la tradition un arrangement plus « historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de juxtaposer ne lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 319-20 ; 416-30 ; 51-11 ; 612-19 ; 2231-34, etc., tantôt par souci de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième Évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, Mc 911-13, soit parce que déjà représentés dans le Recueil, Mc 1228-34 ; cf. Lc 1025-28, soit enfin et surtout, pour la grande omission de Mc 645 – 826, parce que Luc n’aura pas trouvé cette section dans son exemplaire de Marc ou bien que, la connaissant, il aura estimé qu’elle faisait doublet. La différence la plus notable par rapport au deuxième Évangile vient de la grande addition 951 – 1814, où nous avons reconnu que Luc utilise un Recueil de Logia en le combinant avec des informations personnelles. Cette section médiane est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 951 ; 1322 ; 1711, qui exploitent une donnée de Marc, 101, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 931 ; 1333 ; 1831 ; 1911, c’est là que l’Évangile a commencé, 15s, et c’est là qu’il doit finir, 2452s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 2413-51 ; et comp. 246 avec Mc 167 ; Mt 287, 1620 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 2447 ; Ac 18.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec ses sources, soit avec celle qui nous est le mieux connue, Marc, soit avec celles que reflètent également les passages parallèles de Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui, par de menues retouches, omissions ou additions, excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (843 comp. Mc 526 ; om. Mc 943-48 ; 1332 ; etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mt 521s, 33s ; Mc 1534 ; etc.), ménageant les personnes des apôtres (om. Mc 413; 832s; 928s; 1450) ou les excusant (Lc 945 ; 1834 ; 2245), interprétant les termes obscurs (615) ou précisant la géographie (431 ; 1928s, 37 ; 2351), etc. Par ses nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 151s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 736-50 ; 1511-32 ; 191-10 ; 2334, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 151-53, 620-26 ; 1213-21 ; 14 7-11 ; 1615, 19-31 ; 189-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 136-9 ; comp. Mc 1112-14. Il faut seulement qu’on se renonce, et ici la générosité virile de Luc tient à répéter l’exigence d’un détachement décidé et absolu, 1425-34, notamment par l’abandon des richesses, 634s ; 1233 ; 1412-14 ; 169-13. On notera encore les passages propres au troisième Évangile sur la nécessité de la prière, 115-8 ; 181-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 321 ; 516 ; 612 ; 928. Enfin comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc souligne en 115, 35, 41, 67 ; 225-27 ; 41, 14, 18 ; 1021 ; 1113 ; 2449. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième Évangile, 214 ; 526 ; 1017 ; 1317 ; 1843 ; 1937 ; 2451s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.
Le style de saint Marc est rugueux, pénétré d’aramaïsmes et souvent incorrect, mais primesautier et d’une vivacité populaire qui est pleine de charme. Celui de saint Matthieu est encore aramaïsant mais mieux poli, moins pittoresque mais plus correct. Celui de saint Luc est complexe : d’une excellente qualité quand il ne relève que de lui-même, il accepte d’être moins bon par respect pour ses sources, dont il garde certaines imperfections tout en les améliorant ; enfin, il imite volontairement et à merveille le style biblique des Septante. Notre traduction s’est efforcée de respecter ces nuances dans la mesure du possible, comme aussi elle s’est appliquée à refléter dans le français le détail des ressemblances et des différences où se trahissent, dans les originaux grecs, les relations littéraires qu’ont entre eux les trois évangiles synoptiques.
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