30/09 Introductions diverses

(3) à l’Évangile selon saint Matthieu.

            Cette lumière et ces grandes lignes de la vie de Jésus se trouvent évidemment dans l’Évangile de saint Matthieu, mais l’accent est mis de façon différente. Le plan d’abord est autre, beaucoup plus construit. Cinq livrets se succèdent, composés chacun d’un Discours introduit par des faits habilement choisis pour le préparer, ce qui, joint aux récits de l’Enfance et à la Passion-Résurrection, constitue un ensemble harmonieux de sept parties. Il se peut que les linéaments de cette construction remontent à l’évangile araméen et se devinent encore dans l’abrégé de Marc; ils sont en tout cas très apparents dans Matthieu grec, et nous avons vu comment il a librement exploité ses sources pour obtenir cet ensemble systématique et une puissante pédagogie. Comme par ailleurs il reproduit beaucoup plus complètement l’enseignement de Jésus et insiste sur le thème du « Royaume des Cieux », 417+, on peut caractériser son évangile comme un drame en sept actes sur la venue du Royaume des Cieux :

            1° ses préparations dans la personne du Messie enfant, 1;

            2° la promulgation de son programme, devant les disciples et la foule, dans le Discours sur la montagne, 37 ;

            3° sa prédication par des missionnaires, dont les miracles de Jésus annoncent les « signes » qui accréditeront leur parole, et auxquels le Discours de mission donne des consignes, 810 ;

            les obstacles qu’il doit rencontrer de la part des hommes, selon l’économie humble et cachée, voulue de Dieu, qu’illustre le Discours des paraboles, 11113 52 ;

            5° ses débuts dans un groupe de disciples, avec Pierre pour chef, prémices de l’Église dont les règles de vie sont esquissées par le Discours communautaire, 13531835 ;

            6° la crise qui prépare son avènement définitif, suscitée par l’opposition croissante des chefs Juifs et annoncée par le Discours eschatologique, 19 – 25 ;

            7° enfin cet avènement lui-même, dans la souffrance et le triomphe, par la Passion et la Résurrection, 2628.

Ce Royaume de Dieu (= des Cieux), qui doit rétablir parmi les hommes l’autorité souveraine de Dieu comme Roi enfin reconnu, servi et aimé, avait été préparé et annoncé par l’Ancienne Alliance. Aussi Matthieu, écrivant parmi les Juifs et pour les Juifs, s’attache-t-il particulièrement à montrer dans la personne et l’œuvre de Jésus l’accomplissement des Écritures. A chaque tournant de son œuvre il se réfère à l’Ancien Testament pour prouver comment la Loi et les Prophètes sont « accomplis », c’est à dire non seulement réalisés dans leur attente, mais encore menés à une perfection qui les couronne et les dépasse. Il le fait pour la personne de Jésus, confirmant depuis des textes scripturaires sa race davidique, 1117, sa naissance d’une vierge, 123, à Bethléem, 26, son séjour en Égypte, son établissement à Capharnaüm, 414-16, son entrée messianique à Jérusalem, 215-16 ; il le fait pour son œuvre, de guérisons miraculeuses, 114-5, d’enseignement qui « accomplit » la Loi, 517, en la sublimant, 521-48 ; 193-9, 16-21. Et il ne souligne pas moins fortement comment l’humilité de cette personne et l’échec apparent de cette œuvre se trouvent aussi accomplir les Écritures : le massacre des innocents, 217+, l’enfance cachée à Nazareth, 223, la mansuétude compatissante du « Serviteur », 1217-21 ; cf. 817 ; 1129 ; 127, l’abandon des disciples, 2631, le prix dérisoire de la trahison, 279-10, l’arrestation, 2654, l’ensevelissement durant trois jours, 1240, tout cela était le dessein de Dieu annoncé par l’Écriture. Et, de même l’incrédulité des Juifs, 1313-15, attachés à leurs traditions humaines, 157-9, et auxquels ne peut être donné qu’un enseignement mystérieux en paraboles, 1314-15, 35, ceci encore était annoncé par les Écritures. Sans doute les synoptiques utilisent-ils aussi cet argument scripturaire ; mais, outre qu’ils le doivent sans doute au Matthieu araméen, Matthieu grec le renforce notablement au point d’en faire un trait marquant de son Évangile. Ceci, joint à la construction systématique de son exposé, fait de son ouvrage la charte de l’économie nouvelle qui accompli les desseins de Dieu dans le Christ: Jésus est le Fils de Dieu, il y insiste plus que Marc, 1433 ; 1616 ; 22; 2740-43 ; son enseignement représente la Loi nouvelle qui accomplit l’ancienne ; l’Église qu’il fonde sur Pierre, 1618, et dont il est lui-même la pierre de faite rejetée par les bâtisseurs, 2142, et la communauté messianique qui prolonge celle de l’Ancienne Alliance en lui donnant une extension universelle, puisque Dieu a permis le refus des premiers appelés, 2334-38 ; cf. 105-6, 1524, pour ouvrir l’accès du salut à toutes les nations, 811-12 ; 2133-46 ; 221-10 ; cf. 1218, 21 ; 2819. On comprend que cet Évangile si complet et si bien organisé, rédigé dans une langue moins savoureuse mais plus correcte que celui de Marc, ait été reçu et utilisé par l’Église naissante avec une faveur marquée.